Chapitre 1 - Page 2

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Quand le matin, à huit heures et
demie, ils étaient tous dans leurs stalles, parqués
dans le corral, je me risquais dehors et j'allais
acheter du kouglof dans une boulangerie qui
sentait le Bon Dieu. Avec maman, nous nous
faisions des petits déjeuners de rois. En ce
temps-là, Banania avait encore sa bonne bouille
de nègre qui se serait fait couper en deux pour
vous aider à bien commencer la journée. Je
passais aussi des heures les yeux perdus dans les
méandres du nid compliqué de l'oiseau Nestlé.
Ce lait concentré, tout froid, tout sucré, me
distillait du bonheur. Tu suces le tube et tu jouis
comme un bébé. Plus tard, tu verras, c'est
comme une femme.
Après le déjeuner, je partais avec ta grand-
mère pour de douces et longues promena-
des. Nous nous repérions grâce aux marques
jaunes et rouges sur les troncs. Parfois, les
arbres faisaient cathédrale. Oppressé, privé de
ciel comme on le serait d'oxygène, j'avais le
ventre en morceaux. Mais j'aimais aussi éprou-
ver ma peur, reculer les limites de ma volonté. Il
ne fallait dominer mes faiblesses et narguer ma
fragilité. A tours, en classe, je savais qu'on me
trouvait craintif, timide. Les autres avaient une
voix plus forte que moi.
Malgré tout, dans la pénombre, à Wangen-
bourg, je hâtais le pas. Je me fixais des buts, des
clairières ensoleillés, et, en serrant les mâchoi-
res, j'essayais de contrôler mes nerfs dans les
chemins obscurs.

# Posté le samedi 03 décembre 2005 09:36

Modifié le dimanche 04 décembre 2005 13:40

Chapitre 1 - Page 3

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Je m'imposais quelques épreu-
ves : marcher les yeux fermés, obliquer deux
fois à droite, sinuer entre les sapins hors des
chemins tracés. Je découvrais à tâtons les troncs
ravagés des résineux ; mes mains en étaient
toutes poisseuses et j'essayais de surmonter ma
répugnance et ma crainte de toucher quelque
animal. C'est ainsi que j'appris à mériter mes
récompenses. Plus tard, à dix-huit ans, j'ai
retrouvé les mêmes sensations en faisant de
l'auto-stop. Chaque kilomètre parcouru, je le
vivais comme une victoire sur le zéro. Il justifiait
des dizaines de minutes d'attente. Mes bonheurs
étaient simples, mais ils me permettaient d'avn-
cer léger.
Je m'inventais des mondes que la forêt abritait
bien. J'habitais les ruines découvertes au hasard
de nos promenades. En fermant les yeux, très
fort pour brouiller le cerveau et en faire jaillir
des débauches d'images, j'appelais une femme,
toujours la même, une châtelaine. Il me suffisait
de dire que son seigneur était parti, pour très
longtemps, aux croisades, et elle était à moi.
Grande, pâle, pas très loin de l'enfance et
déjà proche de l'enfantement. Il y a de la soir et de la
laine en elle. Et beaucoup de bleu, de ce bleu
charbon que j'adore. Des yeux rougis, un peu
trop grands, perdus. Au cou, une veine qui
saille. Et quelque part autour d'elle, en elle, la
maladie.

# Posté le dimanche 04 décembre 2005 13:39

Chapitre 1 - Page 4

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La mort, peut-être, qui guette, qui sait
attendre.
A trop la fréquenter, cette blanche damoi-
selle, j'ai su que j'étais vraiment malade. Blanc
comme elle, je ne fabriquais plus de couleurs.
mon sang allait rosir, se décolorer et, un jour
peut-être, nourrir la terre d'un cimetière.
Un de ces soirs d'exaltation. Fiévreux de
fatigue, je me mis à grelotter. Après le bain et le
dîner, mes résistances à bout sautèrent. Je
pleurais comme jamais devant personne. En me
parlant, pour la première fois, de cette histoire
de globules, maman aussi avait le visage mouillé.
Quand nous revînmes à Tours, il fut décidé de
ne pas encourager davantage ma sauvagerie
naturelle. Il n e fallait pas me faire sentir ma
différence. Je retournerai en classe. Je crois que
cela dura toute une année.

Fin du Chapitre 1

# Posté le lundi 05 décembre 2005 15:50

.:: Chapitre 2 ::.

.:: Chapitre 2 ::.

# Posté le lundi 05 décembre 2005 15:51

Modifié le mardi 12 juin 2007 09:33

Chapitre 2 - Page 1

La rechute vint avec l'automne 1962. J'avais
Quinze ans. Depuis plusieurs semaines, on me
Parlait moins vrai, avec une excessive douceur.
Mes parents multipliaient les conciliabules. Un
soir, mon père vint me trouver dans ma chambre.
- Tristan, il y a des choses qu'un grand
bonhomme comme toi peut comprendre.
- Je vais mourir
- Ne dis surtout pas de bêtises. Simplement,
ton état s'est aggravé. Il faut du sana. Il y a
dans le monde des milliers de garçons comme
toi. Nous avons choisi la Suisse. Toi qui aimes
composer des poèmes, tu seras bien là-bas. Des
dizaines d'écrivains ont profité de leur séjour en
sana pour faire un livre. Nous partirons tous les
deux début janvier.
Ce fut un beau voyage. Je n'avais jamais
beaucoup parlé à mon père. Architecte, il ne me
disait rien de son métier, que j'avais pris en
horreur. Je le sentais très loin de moi. Il ne
portait pas son c½ur en écharpe, lui.

# Posté le mardi 06 décembre 2005 16:57