Quand le matin, à huit heures et
demie, ils étaient tous dans leurs stalles, parqués
dans le corral, je me risquais dehors et j'allais
acheter du kouglof dans une boulangerie qui
sentait le Bon Dieu. Avec maman, nous nous
faisions des petits déjeuners de rois. En ce
temps-là, Banania avait encore sa bonne bouille
de nègre qui se serait fait couper en deux pour
vous aider à bien commencer la journée. Je
passais aussi des heures les yeux perdus dans les
méandres du nid compliqué de l'oiseau Nestlé.
Ce lait concentré, tout froid, tout sucré, me
distillait du bonheur. Tu suces le tube et tu jouis
comme un bébé. Plus tard, tu verras, c'est
comme une femme.
Après le déjeuner, je partais avec ta grand-
mère pour de douces et longues promena-
des. Nous nous repérions grâce aux marques
jaunes et rouges sur les troncs. Parfois, les
arbres faisaient cathédrale. Oppressé, privé de
ciel comme on le serait d'oxygène, j'avais le
ventre en morceaux. Mais j'aimais aussi éprou-
ver ma peur, reculer les limites de ma volonté. Il
ne fallait dominer mes faiblesses et narguer ma
fragilité. A tours, en classe, je savais qu'on me
trouvait craintif, timide. Les autres avaient une
voix plus forte que moi.
Malgré tout, dans la pénombre, à Wangen-
bourg, je hâtais le pas. Je me fixais des buts, des
clairières ensoleillés, et, en serrant les mâchoi-
res, j'essayais de contrôler mes nerfs dans les
chemins obscurs.