Chapitre 2 - Page 2

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Il aimait à
taquiner mes points sensibles et je ne pouvais
répondre qu'en me rebiffant. Je crois que mes
paysages intérieurs ne l'intéressaient pas beau-
coup. Il était déçu d'avoir enfanté ce c½ur mi-
pierre, mi-artichaut, qui le déconcertait tout à
fait. Et il supportait mal l'emprise farouche que
maman avait sur nous. C'est elle qui avais pris la
conduite des opérations à la maison. Nous lui
obéissions aveuglément et, dans nos moments de
révolte contre elle, nous ne songions pas à
recourir à l'affection de papa. Tout au plus
sollicitions-nous son arbitrage indulgent : il
détestait les conflits et les drames. La Suisse m'a
rapproché de lui, mais je ne suis pas sûr qu'il
s'en soit vraiment aperçu. Il m'a beaucoup parlé
de lui, de nous, de maman, un peu moins de moi
parce qu'il ne savait sur quel terrain s'engager. Il
m'a promené sur des lacs buissonniers. Nous
nous sommes même arrêtés sans raison la nuit
près de Constance.
Lorsque vint le moment de nous quitter, je me
Sentis très oppressé. Jamais je n'avais tant aimé
Mon père, jamais je ne le lui avais si peu montré.
Immobile sur la route qui dévorait déjà la
Voiture, je ma haïssais. J'étais sûr d'avoir été
Monstrueux de froideur. J'avais pitié de lui en
Songeant à son voyage de retour et à la place que
j'avais laissée vide à ses côtés. C'est évident, il
allait me juger et dirait à ma mère : « Décidé-
ment, rien ne le changera. Il était temps que
d'autres le prennent en main. »
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# Posté le vendredi 09 décembre 2005 16:18

Modifié le samedi 10 décembre 2005 06:32

Chapitre 2 - Page 3

Pourtant, ce
jour-là sur la route, je n'ai pas agité la main pour
lui dire au revoir. J'en aurais été incapable. Trop
vieux déjà pour manifester des élans spontanés,
trop jeune encore pour savoir composer et offrir
un visage égal aux événements, je n'aimais pas
ma carcasse d'adolescent ingrat, qui poussait
beaucoup trop vite. Tout craquait en moi. Mes
os ne se décidaient pas à prendre leur place.
J'avais peur que cela ne s'entende et se voie ; je
craignais par-dessus tout le ridicule.
J'ai dû, le soir, pleurer à nouveau une partie
de la nuit. Je m'en voulais de me laisser aller. Ce
n'était plus même de la faiblesse mais le besoin
de me faire mal. « Tristan, si tu t'arrêtes de
pleurer, mon vieux, appuie là ou tu souffres, et,
tu verras, ça repartira tout seul. Cela te va si
bien à l'âme et au teint de te sentir seul au
monde, malheureux comme les pierres. »

# Posté le vendredi 09 décembre 2005 16:21

Chapitre 2 - Page 4

Alexis interrompit sa lecture :
« Malheureux comme les pierres... Et moi
donc ! »
Les souvenirs de la nuit balayaient tout. Com-
ment oublier son dernier baiser ? Tout froid,
le père. Tout froid et tout mouillé. Il est fou, le père.
Tout à l'heure, en début de soirée, il a sauté dans
la Seine. Et il n'a pas reparu. C'était pourtant un
bon nageur. A cinq ans, Alexis apprenait la
brasse avec lui. Et à huit le crawl. Depuis,
pendant quatre étés, ils s'étaient entraînés tous les
deux en Bretagne.
Alexis avait bien senti qu'il n'était pas normal
ce soir. Il avait beaucoup bu, ce qui ne lui arrivait
jamais. Il laissait couler le whisky dans son col de
chemise, s'essuyait de la manche, comme à la
campagne, et pestait contre tout. Alexis avait
essayé de préparer le repas, pour détendre l'atmo-
sphère, mais les spaghetti étaient ratés. Il avait mis
de l'huile au lieu du beurre, et son père s'était
fâché. Il avait repoussé le plat et s'était levé pour
sortir. Alexis, très anxieux, avait voulu l'accompa-
gner.

# Posté le dimanche 11 décembre 2005 07:59

Chapitre 2 - Page 5

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Tristan l'avait rudoyé. L'enfant était quand
même descendu dans l'escalier et son père l'avait
giflé. Jamais il n'avait porté la main sur son fils.
De plus en plus désemparé, les spaghetti n'ayant
rien arrangé, Alexis n'avait pas voulu remonter à
l'appartement.
Il l'avait donc suivi, d'assez loin. C'était un
jour de novembre et il pleuvait depuis longtemps.
Son père, qui s'était débarrassé d'un paquet dans
leur boîte aux lettres, marchait d'un pas pressé. Il
s'était arrêté devant une station de métro sans y
descendre. Il avait paru embrasser le plan vitré du
métropolitain. Et il était reparti beaucoup plus
lentement. Les rues étaient déjà noires et
luisantes. Alexis sentait monter la panique.
D'autant que son père rasait maintenant les
murs, frôlait dangereusement les poteaux de signa-
lisation et s'était même heurté à un passant qu'il
avait insulté. De temps à autre, il s'arrêtait comme
pour s'adresser à une fenêtre. Un souvenir peut-
être. Alexis n'était pas familier de ses quartiers,
mais il lui avait semblé reconnaître un café dans
lequel il étaient allés tous les deux pour attendre
un coup de téléphone mystérieux qui avait rendu
son père fou de joie.
Alexis était paralysé par la peur. Il n'osait pas
Rejoindre son père. C'eût été avouer qu'il l'avait
suivi depuis une heure. Il savait qu'il le giflerait
encore ; il ne l'aurait pas supporté. De toute
façon, son père avait choisi d'être seul ce soir-là et
Alexis ne le suivait que pour se rassurer. Il n'était
plus qu'un chien paniqué à l'idée de perdre
son maître.

# Posté le mercredi 14 décembre 2005 13:37

Chapitre 2 - Page 6

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Le toutou flairait bien. En passant sur le pont
Marie, le père avait ralenti le pas. Il avait même
semblé esquisser un demi-tour. Alexis eut peur
d'être découvert. Son père traversait, tout simple-
ment.
Les deux mains appuyés sur le parapet, il
regarda l'eau beige. Il n'avait pas réellement
sauté, il s'était laissé tomber dans un crachat.
Son imperméable avait semblé flotter dans l'air à
la manière d'un parachute en détresse puis avait
formé une bosse sur l'eau.
Personne n'avait rien vu. Alexis, hypnotisé par
ces remous qui engloutissaient le tissu, avait
encore la tête pleine du claquement sonore dans la
nuit. Il était sûr que son père allait reparaître un
peu plus loin en rigolant à son intention : « T'as
eu bien peur ; t'avais qu'à pas me suivre ! » Mais
rien n'était venu. Et, deux et trois minutes plus
tard, Alexis avait couru comme un fou pour
chercher du secours dans un café.
C'est ainsi que cette nuit-là il se retrouvait avec
son père glacé et trois policiers de la Brigade
fluviale. L'un d'entre eux, le plus gros, le plus
bonhomme, avait essayé de le faire parler. Alexis
était glacé par la mort, qu'il n'avait jamais vue de
près. Sans larmes. Les policiers mirent du temps à
comprendre qu'il était vraiment le fils du noyé.
- Mon petit, il faut être courageux. On va
te raccompagner chez ta maman et la prévenir.

# Posté le samedi 17 décembre 2005 04:14

Modifié le mercredi 28 décembre 2005 07:16