taquiner mes points sensibles et je ne pouvais
répondre qu'en me rebiffant. Je crois que mes
paysages intérieurs ne l'intéressaient pas beau-
coup. Il était déçu d'avoir enfanté ce c½ur mi-
pierre, mi-artichaut, qui le déconcertait tout à
fait. Et il supportait mal l'emprise farouche que
maman avait sur nous. C'est elle qui avais pris la
conduite des opérations à la maison. Nous lui
obéissions aveuglément et, dans nos moments de
révolte contre elle, nous ne songions pas à
recourir à l'affection de papa. Tout au plus
sollicitions-nous son arbitrage indulgent : il
détestait les conflits et les drames. La Suisse m'a
rapproché de lui, mais je ne suis pas sûr qu'il
s'en soit vraiment aperçu. Il m'a beaucoup parlé
de lui, de nous, de maman, un peu moins de moi
parce qu'il ne savait sur quel terrain s'engager. Il
m'a promené sur des lacs buissonniers. Nous
nous sommes même arrêtés sans raison la nuit
près de Constance.
Lorsque vint le moment de nous quitter, je me
Sentis très oppressé. Jamais je n'avais tant aimé
Mon père, jamais je ne le lui avais si peu montré.
Immobile sur la route qui dévorait déjà la
Voiture, je ma haïssais. J'étais sûr d'avoir été
Monstrueux de froideur. J'avais pitié de lui en
Songeant à son voyage de retour et à la place que
j'avais laissée vide à ses côtés. C'est évident, il
allait me juger et dirait à ma mère : « Décidé-
ment, rien ne le changera. Il était temps que
d'autres le prennent en main. »